Madame C était l'une de ces patientes discrètes, qui ne semblait jamais souffrir ni avoir besoin d'une aide quelconque. Et pourtant, Madame C était atteinte d'un cancer du pancréas en phase terminale. Nous devions également lui administrer chaque jour différents stupéfiants pour la soulager au mieux. Malgré tout cela, jamais elle ne s'est plaint. C'est une patiente avec laquelle je me plaisais à discuter, avec qui j'avais de brefs échanges toujours très riches, mais courts pour ne pas la fatiguer.
Le weekend a passé, et je suis revenue dans le service le lundi suivant. En l'espace de deux jours, Madame C avait arrêté de s'alimenter et ne communiquait pratiquement plus. Elle qui se mobilisait plus ou moins aisément ne parvenait plus ne serait-ce qu'à se soulever la tête. Alors je sais qu'en tant que professionnel, nous nous devons de garder une certaine distance, que nous ne devons pas nous attacher à la personne. Avouons tout de même qu'il est des patients qui nous touchent plus que d'autres, sans que l'on sache réellement pourquoi.
Alors ce jour là, et celui d'après, l'infirmière m'a demandé si j'avais le temps de m'occuper d'elle pour sa toilette, sachant que les deux jours précédents, ce soin avait pris à l'aide soignant pas moins d'une bonne heure. Bien au contraire, même si je n'ai pas osé l'avouer à ce moment là, je voulais y aller coûte que coûte. Je me devais de rendre les derniers jours de sa vie les moins difficiles et les plus confortables possibles. Alors j'ai pris le temps ; j'attendais que ses grimaces de douleur aient quitté son visage pour soulever son bras ou ses jambes ; je guettais son approbation pour la tourner doucement sur le côté ; je scrutais incessamment son visage afin d'être la plus douce et délicate possible.
A la fin du soin, j'ai reçu la plus belle récompense que je pouvais espérer : Madame C a ouvert les yeux, et m'a adressé un faible sourire, où l'on pouvait y lire un merci. L'un de ces mercis qui vous retourne le coeur et vous touche au plus profond de vous même.
Madame C est décédée trois jours plus tard, un jour où je ne travaillais pas. Au départ, j'ai été triste de ne pouvoir lui dire au revoir. Toutefois, aujourd'hui, je me demande si cela n'était pas mieux ainsi.
Ce métier est fait de belles choses comme d'autres qui se révèlent plus tristes. Néanmoins, c'est en voyant tout le bien et le soulagement qu'on peut apporter dans un soin aussi "banal" d'apparence, que l'on se dit que notre travail est extraordinaire.

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